Un spectateur « mis en scène » 

Un spectateur « mis en scène » 

Trafic : au cœur de la prostitution 

Le collectif Plateforme : une rencontre du réel Plateforme est un collectif créé en 2016, confrontant, pensant et montrant le réel, la réalité du monde qui nous entoure et mettant en scène une dizaine de jeunes acteurs aux parcours divers. Celui-ci a la volonté de faire avancer et de considérer le théâtre actuel en y intégrant le réel, proposant un nouveau rapport au monde en le transformant et travaillant de manière collective au croisement de plusieurs arts. Le collectif permet au spectateur de s’imaginer une nouvelle vision du monde en prétendant : « Se frotter à tous les genres, pour en découvrir les possibles. Choisir et diversifier nos espaces de jeu, ne jamais définir des formes à priori, mais prendre toujours le risque d’être à nu pour en trouver des nouvelles, voilà ce qui nous importe !  » Trafic, est un spectacle écrit et mis en scène par Guillermina Celedon à partir du monologue d’Emma Haché intitulé Trafiquée et interrogeant un sujet de société peu exploité dans le milieu théâtral. Le sous-titre de cette création pourrait être : « Comment se reposer quand notre lit n’est plus qu’un cauchemar éveillé ?  », Trafic abordant les thématiques suivantes : – Comment lever le silence sur la traite des êtres humains et celle du marché du sexe, dans lequel les comédiens donnent corps et voix à ces personnes privées de droits, d’identité, de destin et de rêves. – Le collectif se demande si ces personnes sont des objets de consommation ou si elles sont la cause de la situation de notre société. Ce projet est créé dans le but de se « révolter » et de montrer l’indifférence, le mutisme dont sont victimes les personnes prostituées. L’objet de la création étant l’esclavagisme sexuel de nos jours. Trafic met en scène des femmes et un homme, exploités dans un réseau de proxénétisme et devant se prostituer pour subvenir à leur besoin. L’une des caractéristiques importante du spectacle est l’interdiction aux enfants de moins de seize ans. La représentation Citation recueillie sur le site du collectif, faisant preuve d’une certaine violence, à la fois à travers le traitement du corps des acteurs, le langage, et le public étant pris à parti, exploité/manipulé durant la représentation.

Une création pour la rue

Un rapport évident avec les arts de la rue est constaté dans cette création, d’une part avec la thématique principale, d’autre part le spectacle étant représenté dans un espace extérieur, donnant l’impression au public que celui-ci est « joué sur un trottoir ». Une hypothèse peut être émise : Guillermina Celedon fait de Trafic un spectacle de rue, dans le but de placer son spectateur dans un contexte au plus proche du réel et montrer la réalité d’un milieu étant peu représentée, surtout dans les pièces de théâtre. Bien que les spectateurs soient placés de manière frontale face à la « scène », la bifrontalité n’est pas la même que dans une salle de théâtre. En effet, celle-ci entraînerait la perte de ce lien intime avec les spectateurs, ainsi que l’énergie produite par les comédiens dans ces échanges avec le public. L’adaptation de Trafic dans une salle de spectacle, dans un espace intérieur est donc difficilement envisageable, l’enjeu de la création en serait modifié, étant en dialogue constant avec les spectateurs et la parole des comédiens circulant parmi eux. Jouer dans un espace fermé devant un public assis sur des sièges et non pas sur des matelas ou sur l’herbe perdrait tout son sens, les comédiens ne pouvant pas se déplacer facilement parmi eux, ce qui est l’un des enjeux principaux de la création. Cet espace de jeu réduit engendre de nombreuses contraintes : – Certains éléments de décor comme les camions ne pourraient pas être utilisés. – Les déplacements et les mouvements des comédiens seraient restreints (ils ne pourraient pas jouer et se déplacer avec leur matelas sans se bousculer. Ils ne pourraient pas courir. Et certaines actions n’auraient pas le même effet qu’en extérieur). – L’intention du spectacle pourrait être remise en question. Lors du festival de Chalon dans la rue, la représentation avait lieu le soir, au crépuscule, sur une « esplanade » près d’une route bétonnée, avec un peu de verdure dans l’espace réservé au public. Je ne pense pas, que ce choix de programmer cette création la nuit soit le fruit du hasard, mais en adéquation, en lien avec le thème abordé dans le spectacle : Trafic évoquant la prostitution, le milieu de la nuit est donc convoqué. En arrivant sur les lieux de la représentation, le public se trouve face à des matelas posés par terre, sur lesquels un petit 62 nombre d’individus peuvent s’asseoir. Le spectateur perçoit aussi sous une tonnelle une table de mixage, derrière laquelle un homme est installé. Un camion de pompier se trouve à droite des matelas, et une camionnette blanche à gauche. Au début de la représentation, le décor est minimaliste, composé de chaises et de vêtements enlevés par les comédiens. La mise en scène et la scénographie, sont surtout portées par les corps et par la parole des comédiens, avant de s’éclater, lorsque ces derniers vont chercher des éléments de décor directement dans le public. L’analyse consistera à se demander comment le collectif met en scène et en situation cette thématique, comment celui-ci intègre le spectateur dans la représentation, le fait rire ou sourire, malgré la violence et la gêne que ce dernier peut ressentir.

Les différents rôles du spectateur

La place du spectateur est intéressante à analyser, dès le début du spectacle, l’assistance est prise à partie par l’une des comédiennes : « Parce que vous avez des glandes à vider !… Parce que ça coûte moins cher que d’inviter une femme au restaurant !… Parce que c’est votre 35ème anniversaire de mariage !… Parce que… Parce que… Et vous, pourquoi êtes-vous là ? 79 » Elle s’adresse aux spectateurs de manière directe, ces derniers ne sachant plus s’ils sont dans un spectacle de rue ou face à une véritable femme prostituée. Les modalités d’adresse des comédiens au public sont multiples, voire contradictoire, tantôt considéré comme une victime d’esclavage sexuel ou comme un client venu exploiter ses personnes vulnérables. Cette création interroge la quête de l’identité, Guillermina Celedon évoquant la prostitution féminine et masculine, en proposant quatre rôles féminins et deux rôles masculins (l’un interprétant un proxénète, l’autre un esclave sexuel). Le rôle du comédien interprétant « le prostitué » est assez ambigu, celui-ci, au début de la pièce était habillé de la même manière que les femmes (photographie n°17), Guillermina Celedon à travers ce rôle traite la question des sexes dans le milieu de la prostitution. Trafic est un spectacle gênant, interrogeant le spectateur avec une thématique intime et parfois violente. Dans cette création, l’assistance est comme absorbée dans cette traite humaine, étant à la fois sollicitée, engagée, déplacée et interrogée.

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