Identités politiques, discours et médias : le cas de la “ révolution orange ”

Identités politiques, discours et médias : le cas de la “ révolution orange ”

Ce chapitre présente la formation de l’identité ukrainienne, son histoire et ses expressions et fait l’historique des médias en Ukraine. Si « l’histoire est, pour le politique, à la fois une légitimité qui le fonde dans le droit et une distanciation qui le fonde dans le savoir »  , l’interrogation de l’ensemble de représentations de l’identité dans le temps long permettra de mieux appréhender les formes et les significations que les identités politiques prennent en Ukraine contemporaine. Dans cette logique nous abordons dans un premier temps la formation de l’identité ukrainienne moderne du XIXe siècle au XXe siècle. Ensuite, nous nous intéressons à la définition de l’identité nationale et de la citoyenneté lors de la construction de l’État ukrainien contemporain. Enfin, l’approche historique des médias ukrainiens nous permet de situer la presse écrite analysée et d’interroger sa place dans l’expression et dans la formation des identités culturelles et politiques dans l’histoire et dans l’actualité ukrainienne. ‘&’  )$ ( . / )$ + ( )$ $ Étant « une communauté politique imaginaire, et imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine » 158, la nation est la construction identitaire qui fonde et légitime la plupart des États contemporains. Elle est une communauté imaginaire car les membres d’une nation « ne connaîtrons jamais la plupart de leurs concitoyens : jamais ils ne les croiseront ni n’entendront parler d’eux, bien que dans l’esprit de chacun vive l’image de leur communion » 159. Les liens entre les membres d’une nation résultent des processus d’imagination et de création, des discours et des récits, et de leur mise en circulation dans un espace de communication donné. C’est pourquoi les nations « se distinguent, non par leur  fausseté ou leur authenticité, mais par le style dans lequel elles sont imaginées » 0. Toute nation est limitée par des frontières finies tracées entre « nous » et « eux ». Émergée à l’époque des Lumières et de la Révolution française qui ont détruit la légitimité d’un royaume dynastique et d’ordonnance divine, la nation est imaginée comme souveraine. C’est pourquoi l’État souverain est souvent considéré comme la garantie de cette liberté. Enfin, la notion de « communauté » dans la définition citée de B. Anderson renvoie à une fraternité, une camaraderie profonde et horizontale qui caractérise la nation. « L’avènement des États-nations est issu de processus politiques et culturels intrinsèquement liés » 1. Pour vaincre l’hétérogénéité culturelle de certains empires et royaumes et faire de l’identité nationale une force politique et la base de nouvelles organisations étatiques, un grand travail de mise en forme symbolique et matérielle des nouvelles identités a été effectué. Des nouvelles références forgées et mises en discours ont permis d’assurer la cohésion et l’identification des populations de façon que, dans un État-nation, il existe dans la plupart des cas une équivalence entre trois éléments, celui d’État, celui de nation et celui de peuple2. De fait, la notion d’État-nation traduit la rencontre entre une identité politique (l’État) et une identité culturelle (la nation) sur un territoire donné3 . Dans le cas de l’Ukraine, aussi bien que d’autres pays de l’Europe centrale et orientale, la construction de la nation a précédé la construction de l’État. Ce travail a été effectué dans le cadre des mouvements nationaux qui constituaient une réponse à des bouleversements sociaux, à une crise des valeurs et des anciennes légitimités politiques et religieuses4. La nation, pour l’historien tchèque Miroslav Hroch est un grand groupe social uni par un ensemble des relations historiques, économiques, politiques, linguistiques, culturelles, religieuses, géographiques et par leurs représentations. Trois éléments sont considérés comme décisifs dans la définition d’une nation : la mémoire du passé commun, l’intensité des relations linguistiques et culturelles qui garantissent un haut niveau de communication à  La différenciation entre le terme de « peuple » et de « nation » consiste dans l’apparition et la diffusion de l’idée nationale. Ainsi, un groupe de population qui occupe le même territoire et parle à peu près la même langue est un peuple, il est considéré comme une nation à partir du moment où l’idée d’indépendance est formulée et diffusée. LACOSTE, Yves (1997), Vive la nation, Paris : Fayard, p. 39. 3 BEDARIDA, François (1996), « Phénomène national et état-nation, d’hier à aujourd’hui », Vingtième Siècle, n° 50, p. 4-12. 4 HROCH, Miroslav (1985), Social Preconditions of National Revival in Europe: A Comparative Analysis of the Social Composition of Patriotic Groups among the Smaller European Nations, Cambridge : Cambridge University Press. Suite à Miroslav Hroch nous utilisons le terme de mouvement national pour désigner les efforts des groupes ethniques non dominants d’atteindre le statut d’une nation développée et ses attributs (langue littéraire et culture nationales, autonomie politique (dans certains cas l’indépendance) et égalité de la position sociale par rapport aux élites dirigeantes. 43 l’intérieur et à l’extérieur du groupe et la conception d’égalité de tous les membres du groupe5 . Dans l’histoire de tout mouvement national, M. Hroch distingue trois phases. Si la phase A est celle du « réveil » de la nation, c’est-à-dire d’une particularisation linguistique, littéraire et culturelle d’une communauté ethnique par un groupe d’intellectuels, la phase B est celle de l’agitation nationale, elle se caractérise par l’apparition d’un groupe d’intellectuels-militants qui se chargent de la diffusion de l’idée nationale auprès de la population à travers les organisations éducationnelles, l’école nationale, la presse etc. Enfin, la phase C se déroule dans le champ politique et consiste dans l’acquisition par les mouvements nationaux d’un soutien du côté des masses et dans la lutte pour l’autonomie politique6. À l’instar d’autres théoriciens de l’identité nationale, Ernst Geller et Éric Hobsbawm, M. Hroch attribue une place importante aux intellectuels dans la construction des identités nationales. Cette idée rentre en écho avec l’approche de Hans Kohn selon laquelle, les nations de l’Europe centrale et orientale du fait de la domination politique, économique et symbolique d’autres nations, sont davantage l’affaire des poètes, linguistes et historiens que des hommes politiques7 . Ces positions nécessitent d’être questionnées. Il convient, selon nous, de donner une place dans le processus de la construction des identités nationales aux multiples acteurs : médias, artistes et professions culturelles, acteurs de la langue et de l’histoire, partis politiques et leurs dirigeants, mais aussi à la culture populaire et à la relation à d’autres pays voisins. Tous ces acteurs et éléments concourent à l’élaboration, la formulation et l’expression de l’identité nationale dans l’histoire. Au lieu d’opposer la formation de l’identité en Europe Médiane8 à celle des pays de l’Europe occidentale, il serait plus judicieux, à l’instar de Johanne Nowicki, de souligner les circulations et les réajustements des idées et des conceptions des identités dans des divers contextes politiques, historiques et géographiques9. L’Europe Médiane constitue une aire politique et culturelle qui a développé sa propre conception de l’identité et de l’altérité, articulant différents modèles de l’identité nationale, l’idéologie nationale et 5HROCH (1985). 6Ibid. 7 Il s’agit de l’idée formulée par Hans Kohn qui oppose le mouvement national en Europe occidentale en tant qu’affaire des hommes politiques au mouvement national en Europe centrale et orientale en tant qu’affaire des poètes, linguistes et historiens. KOHN, Hans (1944), The Idea of Nationalism: A Study in Its Origins and Background, New York, citée par HRYCAK, Yaroslav (1996), Narysy z istoriï Ukraïny : Formuvannja sučasnoï ukraïns´koï naciï XIX – XX stolittja (Essais de l’histoire d’Ukraine. La formation d’une nation ukrainienne moderne XIXe –XXe siècles), Kyïv : Heneza, p.40. 8 Proposé par Fernand Braudel le concept d’Europe Médiane désigne les pays situés entre l’Occident européen (l’Allemagne) et l’Orient européen (la Russie), d’une part, et l’Europe des Balkans, marquée par l’influence ottomane. l’universalisme des Lumières. L’Ukraine, située à la lisière de l’Europe Médiane avec la Russie nous en donne encore un exemple de la circulation des idées et de l’articulation de différentes conceptions d’identité nationale. Un rapide aperçu de la constitution du territoire de l’Ukraine contemporaine et de différentes altérités par rapport à laquelle l’Ukraine s’est constituée dans l’histoire nous semble indispensable pour tout lecteur francophone. 

La constitution du territoire de l’Ukraine

Les Ukrainiens sont un peuple slave qui, dans sa forme actuelle, se forme à la fin du XVIIIe siècle, son histoire commence cependant bien avant. Les Antes et les Sclavènes peuplent le territoire de l’Ukraine contemporaine au VIe siècle. À partir de la fin du IXe siècle, les Sclavènes qui comprennent différentes peuplades sont réunis dans le cadre d’un royaume médiéval la Rus´ de Kiev avec Kiev pour capitale. Il s’agit d’un État médiéval dont le territoire dépasse celui de l’Ukraine contemporaine. La Rus´ de Kiev est fondé et géré par la dynastie scandinave slavisée de Rurik. Culturellement, l’État est rattaché à Byzance. En 988, la chrétienté du rite byzantin y a été adoptée. Suite aux invasions de l’Horde d’or en 1237-1240, le pays a été dévasté, les grands centres économiques et culturels dont Kiev détruits. Avec la fin de la Rus´ de Kiev, la vie politique, culturelle et religieuse se déplace vers d’autres régions et villes, notamment la partie nord-est du pays, ce qui correspond au territoire de la Russie contemporaine, et vers la partie ouest du pays où Lviv, fondé en 1256, devient la capitale de la principauté de Galicie1 et de Volhynie. Durant la fin du XIIIe et XIVe siècle, le territoire de l’Ukraine contemporaine est conquis par les princes lithuaniens, les héritiers de la dynastie de Rurik se contentent du statut de la noblesse locale. La langue, la religion et les lois de la Rus´ de Kiev sont toujours appliquées dans le pays. Le XVe siècle est considéré comme celui du rétablissement économique et culturel et celui de la consolidation de la nation ukrainienne.  La Galicie est le nom historique des territoires de l’Europe centrale partagée actuellement entre l’Ukraine et la Pologne. Au Moyen Âge le Galicie était disputée par la Pologne et la Rus´ de Kiev. Du XIe au XIVe siècle la Galicie était le centre de la Principauté de Galicie et de Volhynie dirigée par les descendants de la dynastie de la Rus´ de Kiev. Depuis la fin du XIVe siècle la Principauté de Galicie et de Volhynie conquise par le roi polonais Casimir III, la Galicie a fait partie de la Pologne, en 72 lors du premier partage de la Pologne la Galicie est entrée au royaume des Habsbourg. Les Ukrainiens de la Galicie se désignaient comme « russyny » (habitants de la Rus´), synonyme du substantif « ruteny » (ruthènes) en référence à la Rus´ de Kiev. Actuellement, les habitants de la Ruthénie subcarpatique se disent ruthènes et utilisent une langue ruthène. Pour situer géographiquement la Galicie, voir la carte des régions historiques de l’Ukraine figure 3, annexe II. 45 À l’époque où la Moscovie (Russie contemporaine) et la Rzecz Pospolita (royaume lithuanien et polonais, formé en 1569) se disputent les territoires ukrainiens, une organisation militaire des Cosaques se forme en Ukraine méridionale dans le but de la défense des steppes ukrainiennes des invasions tatares menées par le khan de Crimée. L’armée cosaque, de plus en plus grandissante, dirigée par le chef suprême, hetman, devient bientôt une force politique à part, et surtout une forme d’organisation de la résistance à l’emprise de la polonisation, de l’inversion au catholicisme3 et de l’exploitation sociale des paysans menées par l’aristocratie polonaise. Cela provoque une série de révoltes cosaques et paysannes qui sont suivies d’une guerre entre l’Ukraine cosaque et la Pologne dirigée par l’hetman Bohdan Khmelnytsky en 48-57. À la recherche d’un allié puissant dans la guerre, Khmelnytsky signe le traité de Pereïaslav (54) avec la Moscovie. À l’issue de la guerre en 67, l’Ukraine est partagée entre la Russie, qui reçoit la partie orientale du pays jusqu’au Dniepr, et la Pologne, qui garde le reste. Bénéficiant d’une autonomie au sein de l’État russe jusqu’à 64, l’Ukraine a été gouvernée selon ses propres lois et par ses propres chefs qui étaient cependant contrôlés par Moscou. Le contrôle de Moscou concernait également la vie religieuse à travers le rattachement du patriarcat de Kiev au patriarcat de Moscou en 86. La révolte de l’hetman Ivan Mazepa qui s’est rallié au roi suédois Charles XII (08-09) pour lutter contre l’armée de Pierre le Grand, illustre le souhait d’une partie des élites cosaques de s’émanciper de la Russie. En 68, les paysans d’Ukraine, appuyés par les cosaques, se sont soulevés dans la partie polonaise du pays (la rive droite du Dniepr) contre la noblesse polonaise et les juifs pour se libérer du servage. Connu sous le nom de « kolijivchtchyna », ce soulèvement, sévèrement écrasé avec l’aide des troupes russes, a fait l’objet de nombreuses créations populaires (chants, légendes) et d’œuvres littéraires. L’Ukraine a connu des limitations progressives de son autonomie avec la liquidation de l’armée de Cosaques de Zaporogue (75), la division administrative du pays selon le modèle russe (75, 81, 96), l’introduction du servage pour les paysans ukrainiens (83) et l’attribution des terres ukrainiennes à des aristocrates russes.

Table des matières

SOMMAIRE
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE : LES IDENTITÉS POLITIQUES ET LES MÉDIAS
Chapitre 1. Identités politiques, communication et discours
Chapitre 2. Les métamorphoses des identités et des médias en Ukraine
Chapitre 3. La « révolution orange » : communication et identités
Conclusion de la première partie
DEUXIÈME PARTIE : NOMMER, DIRE ET METTRE EN SCENE LES IDENTITÉS POLITIQUES
Chapitre 4. Les identités politiques, la dénomination et les médias
Chapitre 5. Les identités politiques, la mémoire discursive et les médias
Chapitre 6. L’image et les identités politiques dans les médias
Conclusion de la deuxième partie
CONCLUSION GÉNÉRALE
BIBLIOGRAPHIE
RESSOURCES ÉLECTRONIQUES
INDEX DES NOTIONS
LISTE DES FIGURES
LISTE DES TABLEAUX
TABLE DES MATIERES
ANNEXES (VOLUME II)

projet fin d'etudeTélécharger le document complet

Télécharger aussi :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *